Le Monde
Jeudi 25 Mars 2004
Danse – Brigitte Seth et Roser Montllo-Guberna présentent « Rosaura » à la Cité internationale
Un pas de deux féminin à couteaux tirés
Un drap et une robe. L’un est en gros coton blanc, l’autre en mousse extensible marron. Le premier se porte à même la peau, la seconde moule l’anatomie. Les deux composent la garde-robe de Rosaura, une fable intrigante chorégraphiée par Brigitte Seth et Roser Montllo-Guberna sur le malheur et parfois aussi le bonheur d’être soi. Aussi ardu l’avenir s’annonce-t-il, quand on décide de le prendre à la gorge, il peut être très excitant. A une condition : savoir ce que l’on veut et dire non au reste.
Cette capacité de crier un « non » tonitruant à la face du monde n’est pas une mince affaire. Pour Rosaura, l’héroïne de ce duo dont les personnages sont tirés de textes de Caldéron et de Pasolini, dire « non » s’avère d’une redoutable facilité. « Non » à la famille, aux convenances, à ce qu’on attend d’elle. Elle se balade à poil sous son drap et se moque éperdument de ne pas intégrer l’album-photo. A l’opposé, sa sœur Angustias, collet monté dans son col roulé, brandit son appartenance comme assurance contre l’angoisse de n’être rien. Et surtout pas folle à lier comme Rosaura.
Il suffit parfois d’un accessoire ou deux, d’un glissement de phrase, d’un jeté de drap, pour camper avec une insolente sobriété les situations les plus complexes, les plus inconfortables aussi. En trois séquences, répétitions de la même situation vue sous trois angles différents, Brigitte Seth et Roser Montllo-Guberna balayent un éventail de scénarios autour du chiffre deux : histoire de famille maudite entre deux sœurs que tout sépare, aventure d’un couple qui se cherche entre gémellité et différence, scénario schizophrénique d’un être dont les deux personnalités s’affrontent à couteaux tirés.
Brigitte Seth et Roser Montllo-Guberna, l’une formée au théâtre en France, l’autre à la danse en Espagne, possèdent le talent de presser le jus d’une action avec une inventivité et une plasticité magiques. Tout dans ce pas de deux est composé comme un tableau. La blancheur du drap fait resplendir la peau nue aux reflets bleutés qui vire parfois à la lividité du cadavre. La robe sied à la rousseur châtaigne des cheveux. Pour percer l’énigme du corps, de l’identité et de ses choix intimes, les deux artistes, qui ont fondé la compagnie Toujours après minuit en 1995, vont jusqu’au bout.
Rosita Boisseau